Le Pêcher fou III

28 11 2008

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J’avais dix sept ans et trois quart, lorsque je commençai à fumer en cachette. Je voulais secrètement ressembler à lui, au pêcheur fou. Au début, la cigarette me faisait toussé, et brûlait ma gorge, mais plus pour longtemps, car déterminé à ne pas souffrir je trouvais alors une astuce, ne pas aspirer la fumée, mais faire semblant. Amine, mon voisin qui m’apprenait comment faire, ne se doutait de rien. Il était fier de m’apprendre à fumer et à boire. Il disait que je devenais un homme finalement.

Je n’ai pas pu comprendre ce que Amine me disait. Devenir un homme, pour moi, était relié irréductiblement à une femme. L’équation était préétablie, il n’y avait rien à ajouter. En revanche, mes camarades de classe, eux, ils devenaient des hommes. Si, si, des hommes, des vrais. Ils parlaient du football et ils connaissaient les noms des joueurs par cœur. Ils draguaient les filles à la sortie du lycée, ils les embrassaient, se masturbaient sur les photos des magasines de mode, comparaient les seins de leurs copines, et il y avait même ceux qui avaient déjà fait l’amour.

Amine par exemple, il était connaisseur dans ce domaine, il me l’avait dit. Un soir, il amena avec lui des bières en cachette, achetées au noir. Nous les avions bus sur la plage. Et c’était là, qu’il me dit :

–        Je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas de copine, Hakim. Je connais pas mal de filles qui ne désirent que ça, sortir avec toi. Même la conne de Lïela que j’ai niquée, elle me parle de toi.

–        Tu l’as vraiment faite ? demandai-je à Amine.

–        Oui,…non, enfin oui. Tu sais comment, dit-il confus.

–        Non.

–        Elle ne voulait me donner que ses fesses, tout comme les autres salopes avant elle. Mais je l’ai défoncée comme un fou.

Amine, parfois, lorsqu’il devenait ivre, il aimait me donner des tapes sur les fesses en me traitant de salope. Ma salope, il disait en riant. Je bandais. Je le provoquais pour qu’il me le dît encore et encore ; pour qu’il me prît dans ses bras, essoufflé, en me montrant qu’il est plus fort que moi. C’était notre jeu à nous, Amine et moi. Cela se passait uniquement dans l’intimité, jamais devant les autres.

Ce que j’éprouvais avec Amine était imprécis comme une sensation nouvelle sans adjectif et sans mot, une tentation chaleureuse qui venait du corps dans l’absence  de la raison, un désir sauvage d’être pris, caressé, embrassé, perdu dans son corps d’homme.

Ce que j’éprouvais avec Amine me confirmait la chose horrible, je ne serais jamais un homme, un vrai.

Ce que j’éprouvais avec Amine, me rapprochait un peu plus du pêcheur fou. De cette attirance évidente, brutale, et énigmatique. Elle dépassait la soif du corps, elle venait de l’intérieur, elle venait comme un appel mystérieux et pudique.

Maintenant et avec le recul, je peux dire que cette période était très importante puisque avec l’éveil  du plaisir en moi, la honte s’installa aussi. Il fallait faire face au moral, à la religion, à la société et à ma famille. Il fallait me mouvoir dans ce champ miné et en sortir intact, non abîmé. Je me souviens parfaitement. Et cependant je ne sus point que je lutais, que je fabriquais mon avenir, que je m’offrais un cadeau. Je ne sus point que je vivais. Que je jouais ma vie sur les planches du temps.

J’ai commencé par ma chambre. Je fis adieu à la salle d’attente, et je me disposais à devenir ce je suis devenu. Dans l’un des tiroirs de la cuisine, j’ai trouvé des clés que j’essayais une à une jusqu’à trouvé la bonne. La surprise fut grande et plutôt mal comprise par ma famille, puisque un beau jour le rythme fut changé. Ma chambre était fermée à clé et sur la porte une pancarte disait :

Défense d’entrée,

Courant à haute tension.

Samira après plusieurs tentatives fit de même, et sur sa pancarte rose, elle nota :

Chut,

La belle au bois dormant est là !

Ali, mentionna que c’était une violation de droit, et qu’il fallait demander l’avis de tout le monde, surtout le sien. Une remarque qui était non entendue par La Cour Suprême , qui trouvait que j’avais raison et que je devais me concentrer sur mes études, surtout que les examens du baccalauréat s’approchaient. Et ils avaient ajouté que mon acte était quant même démesuré.

Depuis cette histoire de ma chambre, Ali et moi, nous ne nous parlions que peu. Et lorsqu’il nous arrivait d’en avoir l’occasion, il me regardait d’une drôle de façon, toujours les yeux plissaient, toujours un léger sourire, comme s’il était au courant de mon secret ou qu’il doutait de quelque chose. Alors ma respiration se perturba, le sang me monta au visage, le cœur me battit à la tête, une sensation idiote s’installa dans mon ventre et je perdis mes mots. Je me disais qu’il savait, qu’il apercevait le pêcheur dans mes yeux, ou peut-être la barque ou encore la mer, l’eau salé de la mer. Et tandis que mes yeux se remplissaient d’eau, mon cerveau cherchait inlassablement un nouveau sujet de discussion, un sujet qui plongerait le regard de mon frère loin de moi, comme, comment avait-il perdu la cause de l’un de ses clients qui avait attaché son supérieur au radiateur.
Ali n’aimait pas perdre des causes, quoiqu’il en perdît souvent. Moi, je m’en foutais totalement. Et depuis que la porte de ma chambre lui était interdite, il ne me parlait plus de ces causes à la con, donc je m’en foutais encore plus.
Je m’enfermais à clé, avec quatre tasses de café. Voyez-vous, j’en manquais toujours. Il me fallait du café, du café pour les interminables séries d’exercices mathématiques, pour les nombres complexes, pour les équations différentielles, pour la trigonométrie qui me faisait chier. Du café pour l’énergie cinétique, pour la valeur d’une force qui m’échappait. Du café pour lui aussi, le pêcheur fou, pour avoir le courage de me glisser de la fenêtre, traverser secrètement le jardin, ne pas ouvrir la grande porte qui grinçait, sauter pardessus le mur et courir vers la plage à 1h du matin.

Cette fois là, sur la plage justement, il faisait froid et il ventait, on était début décembre. J’étais au même endroit, dans la barque incolore. J’ai eu envie de cette place là, chargée de lui, de sa présence absente, de mon désire fou pour cet homme. J’ai eu envie de me mentir, de faire semblant que je courais pour un rendez-vous, que moi aussi j’en ai des rendez-vous ! Mentir et croire à un bonheur inconnu, fragile et silencieux. Me mentir pour laisser mon cœur s’ouvrir comme un pétale de rose à l’approche de cet homme.
A défaut de ne pouvoir en parler à personne, je parlais à la barque. Je disais la honte qui m’habitait, je disais mon cerveau incapable de me donner une trêve, je disais les larmes aussi. Je disais le désir, la chaleur de mon corps en pensant à lui, le trouble de mes sentiments, la joie d’une possibilité et les barreaux de la société.
Puis, dans le silence agité de la plage, il surgit tout d’un coup de nulle part, et me fit sursauter. Il surgit comme une idée non attendue, comme l’apparition de l’ange Gabriel, comme une prière exaucée. Une barbe sauvage, des cheveux hirsutes, des yeux qui transperçaient la noirceur de la plage et une présence dominatrice. Effrayé par cette vision, et pris de panique je quittai la barque en courant. Je ne comprenais pas la cause de ma fuite. Je me disais que j’aurais du rester, m’excuser, parler avec lui. J’aurais du rester, mais j’ai couru en le laissant debout sur cette plage à me fixer de loin.

Ce n’est que plus tard, une fois dans ma chambre, que je constatai la disparition de mon portefeuille, et le plus troublant c’était que je savais où. Il était dans la barque du pêcheur fou, je l’avais enlevé de ma poche en cherchant une cigarette. Le mot imbécile me traversa l’esprit, mais je me dis que ce n’était pas le moment.

La tête entre les mains, Je me disais, il faut que je retourne, il faut que je retourne, il faut que je retourne. Je le disais plusieurs fois, mais je restais debout dans ma chambre sans bouger. En fait, ce n’était pas moi qui le disais, c’était une voix autre, une voix déterminée à y retourner, elle. Moi, je voyais des images, des scénarios imaginaires de ce qu’il pourrait se produire si je le retrouvais là-bas. Je l’ai vu même tenir ma main violemment, me serrer contre son corps viril et m’embrasser pour me punir, mais j’ai laissé à part ce scénario hors-de-propos, et le mot pervers traversa mon esprit.

Le cœur battant la chamade, je rebroussais chemin. Les quelques mètres devinrent interminables. J’avançais tout en mettant de l’ordre dans mes pensées. Je faisais le tri entre ce que je devais dire et pas dire, en espérant tout le long du chemin qu’il n’avait pas eu l’occasion de le voir et qu’il ne serait pas là-bas.
Seulement, une fois sur place, la barque n’était plus là, et les traces sur le sable jusqu’à la mer disaient l’histoire. Il était allé se perdre dans la méditerranée comme toujours. Oui, comme toujours, mais cette fois-là, il amena avec lui mon portefeuille.

L’avait-il vu ? Savait-il qui suis-je ? Se doutait-il de quelque chose ?

Mes questions restèrent sans réponses cette nuit-là, et mes yeux ne trouvèrent le sommeil qu’aux petites heures du matin…

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Trans’ Day of Remembrance

21 11 2008

AMERICA'S NEXT TOP MODEL

* Isis King from America Next Top Model

Depuis 1998 et l’assassinat de Rita Hester à Boston, le T-DOR (Trans’ Day of Remembrance), la journée de commémoration des victimes de transphobie. Elle a eu lieu hier, 20 novembre, dans plusieurs pays dont la France, où l’association C’est pas mon genre! a organisé, à Lille (Nord), une manifestation pour interpeller sur les violences subies par les transsexuels.

En Afrique, les statistiques font défaut dans «la majorité des pays africains», soulignent pour leur part Trans Africa Network et Gender DynamiX. Mais les agressions des transsexuels sont bel et bien réelles. Les deux associations rappellent qu’une trans au Nigeria, perpétuellement harcelée et battue, a dû fuir pour sauver sa vie. Et qu’un célèbre drag de Johannesburg, en Afrique du Sud, a été assassiné le 2 juillet dernier.


Pour prévenir de tels drames, C’est pas mon genre ! explique «que la liberté d’être soi n’est pas exclusivement réservée aux personnes issues des constructions sociales binaires femme/homme érigées sur les deux seuls sexes anatomiques reconnus femelle et mâle; elle appartient à chacun, et chacun doit pouvoir jouir de ce droit fondamental». Un message que transmettent également Trans Africa Network et Gender DynamiX, qui appellent à la sensibilisation, à la condamnation des violences transphobes et à la protection des personnes transsexuelles.

*http://www.tetu.com